• Frederic Chaze

Parler en public et confiance en soi : Je ne suis pas à l'aise, est-ce que je le dis à mon public ?


Il y a toujours un prix à payer, non ? 


Disons que vous veniez d’entendre votre nom retentir dans cette salle spacieuse que votre entreprise a réservée pour son rendez-vous annuel. Ce grand rendez-vous annuel était un si beau moment autrefois… quand vous faisiez strictement et uniquement partie du public ! 

 

Aujourd'hui c’est devenu un moment redouté longtemps à l’avance… Les semaines stressantes à préparer votre prise de parole ont passé finalement trop vite. Cette nuit a été presque blanche... 


Vous trouvez l’orateur qui vous précède brillant même si vous ne l’écoutez pas vraiment. Vous lui en voulez juste d’être si bon et de passer avant vous. Mais voilà, ce moment d’attente pénible se termine, on y est.


 Le coeur battant, la respiration brève, vous vous levez et dirigez vers l’estrade, quelques notes tenues dans une main fébrile, tandis que le CEO égrène 2 ou 3 informations positives à votre sujet.


 Sourire, ne pas trébucher, regarder le public et regarder devant soi, ne pas faire tomber ses notes...sourire...déglutir...Vous montez les marches.


 On vous cède la place. Le silence se fait. Les regards pointent sur vous. A vous de parler. 


Vous savez que vous devez vous concentrer sur votre public, et non sur vous-même, pour “oublier” votre stress. Mais votre corps n’a que faire de cette sagesse intellectuelle, et parce qu’il croit tout savoir mieux que vous-même, il va, pour vous “défendre” vous envoyer un nouveau shoot d’adrénaline et de cortisol ! Un cocktail puissant se diffuse à grande vitesse dans votre corps, très utile en forêt si vous croisez un loup, pour vous permettre de fuir ou de vous battre… un cocktail que manifestement vous n’aviez pourtant pas commandé. 


Et là, avant d’articuler votre premier mot, sous le poids du stress et des regards, vous avez une hésitation. 


Vous vous souvenez en une nanoseconde de cette vidéo sur Youtube ou de ce message sur un blog, avec ce fameux conseil d’avouer à son public, dès le début, que l’on n’est pas à l’aise et que de le dire explicitement pourrait vous soulager et détendre l’atmosphère. La “faute” à moitié avouée serait un peu pardonnée, stimulerait l’empathie de votre public et de là, tout pourrait aller pour le mieux !


Cela pourrait être quelque chose dans le style “Bon je ne suis pas très à l’aise en public, mais je vous promets qu’on va tous s’en sortir !” Mais, parce que vous vous souciez aussi de votre crédibilité et de votre leadership, vous hésitez dans ce silence qui vous semble long, à prononcer cette introduction. La question qui se pose à vous devient “si j’avoue, ne vais-je pas perdre de la valeur ?” Alors que faire ?  


Faut-il en cas de stress, verbaliser sa gêne au début de sa prise de parole en public ? Quel en est le prix à payer ? 


La question peut diviser. 


Avoir du stress, avoir le trac, bien que les manifestations et intensités divergent selon chacun et selon le contexte, c’est la base pour l’immense majorité d’entre nous. Selon mon approche, choisir de façon préméditée de demander au public sa clémence pour votre gêne ne devrait se faire que dans des cas d’anxiété vraiment disproportionnée. Cela ne devrait être qu’une possibilité de secours qu’on se garde, au maximum, d’utiliser, notamment en milieu professionnel. 


Pourquoi ? 


Parce qu’au sein de votre entreprise, l’expression de votre confiance en vous, votre charisme, cela a généralement son importance. Pour aujourd'hui et pour demain. Exprimer à travers son attitude de la confiance donne confiance aux autres, et cela peut même être inspirant. C’est un moteur de croissance professionnel très important. 


Nous soignons le plus souvent notre image et la plupart d’entre nous connaissent l’importance d’une réputation. Pourquoi faudrait-il céder, alors que toute l’attention sera focalisée sur nous, aux sirènes de la peur ?! Accueillir sa peur, l’accepter, et adopter la sagesse du Canard, voilà ce qui devrait suffire pour la plupart d’entre nous. Et non ! Il ne s’agit pas d’une recette de cuisine ou d’un souvenir des fêtes de fin d’année ! 


Prenez un instant pour penser à ce canard glissant sur un lac, fort de la prestance de son plumage, pétri de tranquillité, fendant les eaux tel un heureux élu. Par certains côtés, il y a de la noblesse dans sa force toute tranquille.  


Mais… 


... si nous descendions sous l’eau, que verrions nous ?


Notre ami canard remue à 100 à l’heure ses petites pattes, pour se propulser de l’avant. Il a l’air soudain extrêmement agité ! Voilà donc une part de sa vérité, dissimulée sous les eaux. En effet ce n’est pas cette agitation frénétique qu’il choisit publiquement de nous montrer quand il se déplace. Bien au contraire. Un vrai grand maître dans l’art subtil des apparences, un maître dans l’art de nous montrer ce que nous aimons voir.




Qui serions-nous pour ne pas donner suite à sa sagesse ? Pour ne pas écouter le message de notre ami ?! Lorsque l’anxiété se renforce avant de prendre la parole, restons un canard fier et noble, révélons nos forces et masquons nos faiblesses. Car notre peur ici n’est pas notre vérité ultime, profonde et authentique ! Elle est un vestige du Cro-magnon qui sommeille en nous. Un vestige de l’évolution qui se manifeste avec beaucoup de gaucherie dans notre 21e siècle. Et ce n’est pas ce vestige qui fonde qui je suis, qui serait mon moi authentique. Ce n’est pas cette peur-vestige qui doit faire sa loi chez moi ! Inutile de lui faire de la pub: mieux vaut dissimuler la peur jusqu’à ce que notre biochimie interne se calme. Et plus on affichera de confiance, même feinte, plus on se focalisera sur notre public, plus on prendra réellement confiance en nous. L’attitude, les postures de confiance, les travaux de la chercheuse Amy Cuddy l’ont mis en avant, cela favorise le sentiment authentique de confiance en soi. 


Lorsque je vais prendre la parole, malgré la peur, je regarde mon public en ami (ceux qui ont l’air bienveillants en premier ), je prends le temps de respirer et de ne pas me précipiter, je ne “danse” pas en basculant d’un pieds sur l’autre, je ne remue pas étrangement mon corps. Je commence à parler, sans aller trop vite, sans faire une déclaration de gêne préalable centrée sur moi-même. Je parle de mon sujet et je suis attentif aux autres, je les observe pour tenir compte de la qualité de réception de mes propos. 


Simon Sinek a dit un jour : “la communication, ce n’est pas dire ce que nous pensons. La communication c’est s’assurer que les autres entendent ce que nous voulons dire.” 


Je me focalise sur le public et sur la qualité de réception de mon message. Je parle, et je le regarde avec la bienveillance et la confiance d’un ami, ou d’un parent. J’ai le souci de mon public. 


En étant ancré au sol, en adoptant la sagesse calme du canard, je communique à l’inconscient de mon public que je suis à l’aise avec lui. Alors mon public se sent à l’aise avec moi. Je communique mon envie d’échanger avec lui. En retour il s’ouvre et nous commençons ensemble une expérience de partage. Une expérience d’enrichissement mutuel. 


Et lorsque ma prise de parole se termine, alors je peux constater que j’ai repris du pouvoir sur moi, j’ai repris du pouvoir sur mes peurs, j’ai permis à mon leadership de passer à un niveau supérieur. J’ai tout misé sur ma confiance, aussi fébrile était-elle au commencement. Et de là, je l’ai rendue plus forte. Mais si au contraire on avoue tout ? 


Si l’on ne suit pas cette sagesse et qu’on révèle explicitement au début son malaise, on risque de perdre une partie de ces bénéfices. On va dégrader de nous-mêmes le triple A dont l’audience nous faisait crédit au départ. 


Bien sûr verbaliser son malaise n’empêche pas de faire une prestation remarquée et appréciée. Mais on ne permettra pas au public d’avoir une bonne première impression (souvent difficile à rattraper ensuite). On paiera le prix sur la qualité de notre charisme et de notre autorité, alors que le plus souvent, nous n’avions pas besoin d’en passer par là. 


Il peut y avoir hors du contexte professionnel bien des prises de parole pour lesquelles on pourrait être moins soucieux de notre leadership ou de la part de confiance en soi que l’on expose publiquement. A chacun bien sûr, selon les contextes et enjeux, de cibler les divers objectifs de ses interventions publiques.


 Alors, si l’on peut se résoudre à trouver son confort dans l’inconfort, gardons le silence sur la peur, parlons de ce qu’on a à dire, les yeux dans les yeux. Et si dans le tumulte émotionnelle d’un début de discours, tout cela vous paraît sur le coup un peu compliqué, respirez un instant et tournez alors votre esprit vers la tranquille sagesse de notre ami canard.


Et vous, si vous êtes parasité par la peur au début d’une prise de parole, seriez-vous plutôt du genre à avouer ou bien à faire avec ? Quel est votre ressenti sur la question ? Participez à la discussion dans les commentaires.



Frédéric Chaze, coach et formateur en Prise de parole en public.

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